Bernard Salanié dans une contribution a Telos intitulé Le grand bêtisier de la dette publique, il est repris chez econoclaste dans un billet intitulé L'hystérie de la dette publique. Verel de son côté continue à voir dans la dette publique le mal ultime et la fin du monde (enfin de la France) dans les prochaines secondes dans son billet Illusions sur la dette.

J'ai intitulé ce billet Les dettes car considérer la dette publique seule est tout simplement malhonnête.

Quelques chiffres pour commencer : l'endettement total français est de 167.6% du PIB pour le deuxième trimestre 2006, réparti comme suit (sauf erreur d'interprétation de ma part, corrections bienvenues) :

  • 44.7% pour les ménages
  • 68.2% pour le gouvernement (administrations centrales et locales)
  • 54.7% pour les entreprises

Donc la dette du gouvernement représente 40.7% de la dette totale en France.

Pour référence, aux USA à la même période 2006, la dette totale est de 208.1% du PIB :

  • 92.9% pour les ménages
  • 64.8% pour le gouvernement
  • 50.3% pour les entreprises

La dette du gouvernement représente 24.2% de la dette totale aux USA, à cause on le voit ici d'un endettement double des ménages vs la France, les deux autres postes étant similaires.

Sources :

Pourquoi malhonnête ? Parce que ces dettes sont au moins en partie substituables, c'est à dire que pour une réalisation donnée le porteur de la dette peut-être souvent indifféremment l'un des trois acteurs. Quelques exemples :

Vous cherchez à vous loger :

  1. si vous achetez un appartement, vous êtes porteur de la dette (ménage).
  2. si vous louez un appartement du parc privé, c'est une entreprise ou un autre ménage qui porte la dette
  3. si vous louez un HLM à financement public, c'est l'état qui porte la dette

Vous vous déplacez sur un pont ou sur une autoroute :

  1. si il a été construit avec l'argent public, la dette correspondante est pour l'état
  2. si une concession est passée avec un acteur privé, la dette est pour une entreprise.

Vous allez au travail :

  1. s'il y a des transports publics, la dette est pour l'état
  2. sinon vous utilisez votre voiture et la dette est pour vous (les routes sont en général pour l'état)

Vous voulez faire des études :

  1. si elles sont gratuites ou peu chère, c'est l'état qui s'est endetté pour payer la différence
  2. si elles sont chères, vous empruntez pour payer, la dette est pour les ménages
  3. si c'est votre employeur privé qui paye une formation, la dette est pour une entreprise.

Vous voulez vous chauffer maintenant qu'il fait froid :

  1. vous avez une bonne isolation financée par des réductions d'impot et de l'électrique (donc nucléaire chez nous), c'est l'état qui s'est endetté
  2. si l'état n'a pas investi, vous dépendez du charbon ou d'importation de pétrole ou gaz, peut-être pas de dettes mais des dépendances politiques avec de charmants pays et du CO2 pour les générations futures. Voir aussi les documents produits par European Tribune ici et la.

A chaque fois il y a un choix, l'état est peut-être plus ou moins efficace suivant l'époque et le domaine mais il est celui qui paye le moins cher pour sa dette par rapport aux deux autres acteurs, parfois beaucoup moins cher. Quand ce n'est pas l'état qui s'endette ce sont les ménages et les entreprises et alors les seuls gagnants à coups sur sont ... les banques privées qui prennent leur (confortables si on en croit les bénéfices actuels du secteur) marges, à ne pas oublier quand un banquier dit que l'état doit diminuer sa dette pour faire la part de l'intérêt général et de l'intérêt particulier dans ce mouvement.

Au dela des artifices comptables il est donc essentiel de toujours considérer la dette totale si on veut juger la situation d'un pays et non la seule dette publique. Et bien sur, lors de l'évaluation d'une dette publique ou pas, il faut toujours prendre en compte ce que le politique a réalisé avec (infrastructures publiques, comme l'hopital). Si la dette sert à fabriquer des feux d'artifices sur CNN et les terroristes de demain ce n'est peut-être pas un bon usage.

Mais comme le notent econoclaste et Bernard Salanié le message est difficile à faire passer et la campagne de désinformation monte en puissance avec l'élection à venir.

Ajout 20061103 1003 : un point important dans le débat public privé chez l'économiste :

[...] D'une part, nous sommes tous concernés par de nombreuses dépenses publiques. Nous sommes donc plus souvent à même de repérer celles qui ne fonctionnent pas. D'autre part, un fonctionnaire qui dénonce publiquement une dépense inutile est considéré comme un bon citoyen. Un salarié qui fait de même à propos de son entreprise peut être licencié pour faute professionnelle. Du coup, on entend beaucoup moins parler de l'incurie budgétaire dans le secteur privé, puisque celui-ci a un intérêt direct à ne pas laisser s'ébruiter ce type d'information. [...]

Et chez Olivier Bouba-Olga :

[...] Preuve récente d'un tel raisonnement, le (jamais) surprenant Alain Lambert, qui invite "tous les gestionnaires à nous raconter sur son blog leurs histoires courtelinesques avec nos administrations." Avec une telle expérience, sûr qu'il va trouver 100% de dysfonctionnement dans l'administration publique, et qu'il va pouvoir continuer à se désespérer de la situation...

Voir aussi chez Florent Latrive.

Ajout 20061106 0022 : voir chez Vonric les acrobaties comptables en action chez Tony Blair

Ajout 20061123 2210 : posté sur Desir d'avenir dans le débat Economie et travail : débloquer la situation : première partie et deuxième partie

Ajout 20070526 1131: Un tour d'horizon sur le sujet de la dette publique chez Les cafés économiques

Ajout 20091221 0905: Jacques Sapir sur Marianne2 et "les dettes"